MONSTRES ALIMENTAIRES : PEPSICO

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LA TAILLE DU MONSTRE

Revenus (2019) : 67,16 G$ US
Profits : 7,3 G$ US
Employés : 267 000
Marques : 22
Marques qu’on connaît : Pepsi (et la trôlée de dérivés), Gatorade, Doritos, Lays
Mais aussi : Captain Crunch, Hummus Sabra, thé glacé Lipton, eau Aquafina, céréales Life, Rice A Roni, Aunt Jemima, Quaker Oats

LES ORIGINES DU MONSTRE

C’est à un pharmacien du nom de Caleb Bradham, de la Caroline du Nord, qu’on doit la création de l’éternel rival du Coke.

En 1893, il concocte une boisson à base de sucre, d’eau, de caramel, d’huile de citron, de muscade et d’autres additifs naturels qui est devenue, semble-t-il, une sensation du jour au lendemain.

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Surnommée initialement « Brad’s Drink », son nom sera changé pour Pepsi-Cola, car son créateur veut positionner la boisson comme un produit sain et thérapeutique, qui facilite la digestion. Le mot « Pepsi » vient donc du mot dyspepsie, qui veut dire indigestion. (Concept).

Voyant un marché et une demande croissante pour son produit, Big Brad enregistre le nom Pepsi, se nomme président et procède à une expansion qui franchira le cap des 240 franchisés et des ventes dans 24 États en 1910. Et bien avant Michael Jackson ou Madonna, en 1913, Pepsi amorce sa tradition d’utiliser des vedettes comme porte-parole en misant sur Barney Oldfield, un célèbre pilote de course de l’époque.

Hélas, la Première Guerre mondiale a eu finalement raison de Pepsi sous la direction du beau Brad, alors que la rareté et les prix rocambolesques du sucre l’ont conduit directement à la faillite en 1923. La compagnie, le nom et la recette sont rachetés pour la somme de 30 000 $ et Pepsi prendra son envol monstrueux en changeant de mains plusieurs fois par la suite.

AUTRES MOUVEMENTS DE LA BÊTE 

+ C’est en 1965 que la créature se déploie au-delà des boissons, avec l’achat de Frito-Lay, les fabricants de croustilles, et du coup change son nom d’entreprise pour PepsiCo. Elle avale par la suite une multitude de proies à des coûts exorbitants, dont les jus Tropicana en 1998 (3,3 G$ US) et Quaker Oats en 2001 (13,4 G$ US).

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+ Infatigable, au mois de mars dernier, elle met la main sur la boisson énergisante Rockstar (3,85 G$) en plus de signer un accord pour être distributrice officielle de l’eau Evian au Canada.

+ Finalement, en septembre, la bête a engendré un nouveau rejeton, le « Driftwell », une boisson thérapeutique à base de L-théanine, qui favorise supposément le calme, la concentration et le sommeil, prouvant hors de tout doute qu’on ne sait plus vraiment quoi faire ou inventer pour faire de l’argent.

TOUS LES MONSTRES

L’UNIVERS PARALLÈLE DES PHYTONUTRIMENTS

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L’UNIVERS PARALLÈLE DES PHYTONUTRIMENTS  

Il y a quelques consignes parentales qui nous hantent depuis l’enfance. Vous savez, ces perles de sagesse éternelles qu’on nous répétait sans cesse quand nous étions petits et qui se sont accrochées à nous comme une teigne tenace : « Tiens-toi droit », « Brosse-toi les dents », ou encore, le classique : « Mange tes fruits et légumes. »
Si les deux premières directives semblent assez évidentes — à moins de vouloir terminer ses jours en sonnant les cloches à Notre-Dame —, la dernière a toujours été acceptée… sans jamais vraiment être expliquée.
Après tout, on nous disait aussi de boire beaucoup de lait, que la viande était essentielle et que le déjeuner était le repas le plus important de la journée; tous des conseils nutritionnels qui, avec le recul, n’étaient pas exactement fondés ni même soutenus par la science.
Alors, la question se pose : qu’est-ce qui rend les fruits et les légumes si bons pour la santé, exactement ?

Aux Explorateurs culinaires, ce mois-ci, on a de la grande visite pour se pencher sur le sujet : une entrevue avec le Dr Jed Fahey, un biochimiste nutritionnel reconnu pour ses recherches sur les composés d’origine végétale qui activent les systèmes de protection de l’organisme. En plus de posséder une vaste expérience en nutrition végétale et en phytochimie, il a été professeur à la Johns Hopkins Medical School — rien de moins — où il a dirigé le Cullman Chemoprotection Center, un centre de recherche de pointe qui explore comment des composés alimentaires naturels peuvent protéger l’organisme et prévenir les maladies. Aujourd’hui, il agit comme conseiller auprès de nombreuses entreprises spécialisées dans le domaine de la nutrition, notamment Brightseed, ainsi que de plusieurs autre compagnies comme Kuli Kuli, FoodNerd, PhytoSmart, Brassica Protection Products et The Sprouting Company.

1. LES PHYTONUTRIMENTS SONT LA MATIÈRE NOIRE DE L’ALIMENTATION 

Dans l’univers hyper organisé de la nutrition, tout est soigneusement classé en cinq catégories que l’on retrouve facilement sur les étiquettes alimentaires : les protéines, les gras, les glucides, les vitamines et les minéraux. Ce sont les éléments essentiels que nous avons choisis de mettre de l’avant sur les produits et que nous analysons avant de décider quelle boîte de céréales finira dans notre panier d’épicerie. Cependant, le règne végétal nous donne accès à un univers parallèle unique, qui a tendance à passer sous le radar; il s’agit d’un vaste groupe de molécules que vous ne trouverez malheureusement pas mentionnées sur les étiquettes alimentaires courantes.

Un peu comme la flore lumineuse qui s’anime la nuit dans les forêts de Pandora dans le film Avatar, les phytonutriments sont des molécules dotées de pouvoirs cachés et insoupçonnés que nous commençons à peine à comprendre — et ils sont extrêmement bénéfiques pour notre santé. (Le terme nous vient du grec « phyto » qui veut dire « plante ».)

En fait, ces molécules sont si omniprésentes dans les fruits, légumes, légumineuses, noix et céréales que le Dr Fahey les qualifie de « matière noire » de la nutrition.

« Lorsque vous regardez les étoiles dans le ciel nocturne, vous en voyez des centaines, même des milliers, mais nous savons tous, si on a lu un peu sur l’astronomie, qu’il existe dans l’univers toute cette matière noire que nous ne pouvons pas voir, explique Fahey. Et c’est un peu la même chose que nous commençons à comprendre à propos des phytonutriments. »

Mais pour Fahey, les bienfaits remarquables des plantes ne sont ni une coïncidence ni une surprise : « Nous avons évolué avec les plantes, et si vous les éliminez, vous perdez énormément d’options — que ce soit à l’échelle mondiale ou à l’échelle personnelle. Vous perdez une foule de bénéfices potentiels. »

2. LES PLANTES ONT DÉVELOPPÉ DES SUPER POUVOIRS 

Avant de plonger dans le sujet, un peu de contexte et de biologie (mais pas trop, promis) : l’évolution a donné naissance à des formes de vie et à des modes d’existence parfois étonnants. Il y a eu, par exemple, l’ère des dinosaures, des insectes géants et, plus récemment, l’époque des coiffures plutôt troublantes des années 80.

Mais tout comme le cou de la girafe a dû s’allonger pour lui permettre de survivre — ou, plus précisément, les girafes au cou long qui pouvaient atteindre les plantes plus hautes pour se nourrir ont survécu pour transmettre ce gène —, les plantes ont elles aussi développé des mutations similaires afin de survivre et de se multiplier.

Parce qu’on se rappelle que les animaux, face à un danger imminent, ont trois options claires qui se présentent à eux : fuir, lutter ou figer. (L’humain, on le sait, peut aussi choisir de procrastiner, d’argumenter, de faire semblant que tout va bien, ou de fabuler en croyant qu’on a vraiment besoin d’un troisième lien. Par exemple.)

Mais la plante, elle, reste essentiellement plantée là, quoi qu’il arrive autour d’elle. Pour compenser, elle a donc développé des mécanismes de survie carrément incroyables. En commençant par la photosynthèse, qui est le processus par lequel elle se nourrit : captant le gaz carbonique (ou CO2, pour les bols qui gardent le pointage sur leur tableau périodique à la maison), le combinant avec l’eau qu’elle aspire lentement par ses racines, puis mélangeant le tout avec la lumière qu’elle absorbe en se prélassant au soleil afin de produire le glucose dont elle a besoin pour vivre.

Comme si cela n’était pas déjà spectaculaire, la plante rejette également de l’oxygène frais dans l’atmosphère, faisant de ce processus le fondement même de la chaîne alimentaire et, littéralement, la base de toute la vie sur la planète, qu’on semble prendre plaisir à détruire constamment.

Mais il y a plus.

Comme tous ceux qui ont passé trop de temps sur une plage le savent, un état végétatif prolongé sous un soleil intense comporte aussi son lot de défis (surtout à Cuba).

Dans le cas des plantes, puisqu’elles dépendent entièrement de la lumière du soleil et qu’elles n’ont évidemment pas accès à une crème solaire « U80 au zinc » pour une protection supplémentaire, elles ont créé leurs propres mécanismes de défense, grâce à des molécules capables de, par exemple, les protéger des rayons ultraviolets. Ou encore de repousser une armée de fourmis affamées qui les attaquent subrepticement. Et c’est ici qu’entrent en scène les phytonutriments.

3. LES PHYTONUTRIMENTS SONT DES AGENTS FACILITATEURS ET PROTECTEURS 

Un peu comme l’exercice physique impose un stress à votre corps et le pousse à s’adapter et à se réparer pour devenir plus fort, ces molécules agissent comme des agents facilitateurs et stimulateurs de notre système immunitaire, avec des effets antioxydants et anti-inflammatoires assez incroyables.

Comme l’explique le Dr Fahey : « Lorsque l’organisme doit répondre à une maladie ou lorsqu’il y a coagulation du sang après une coupure, tout cela implique des molécules de signalisation qui disent : “Oups, quelque chose s’est produit, il faut s’en occuper.” Et ces signaux peuvent être amplifiés par différents facteurs, dont les phytonutriments. »

Ces substances aideraient donc notre métabolisme à tout simplement être plus efficace dans toutes ses fonctions journalières. Ou elles provoquent un stress bénéfique lorsque nous les consommons, entraînant notre corps à mieux se préparer à combattre un éventuel virus ou une bactérie. Est-ce qu’on peut vivre sans phytonutriments ?

« Je ne dirais pas que les phytonutriments sont la solution à tout, mais lorsqu’il s’agit de réguler l’ensemble des processus métaboliques de notre corps, ils jouent un rôle énorme. »

Comme le rappelle le docteur, cela expliquerait, notamment, pourquoi les gens qui habitent les Blue Zones, qui consomment majoritairement un régime à base de plantes, ont la plus forte concentration de centenaires sur la planète. Et aussi pourquoi une alimentation riche en fruits et légumes variés contribuerait à améliorer notre microbiome, qui joue un rôle essentiel dans notre santé.

« Sans phytonutriments, je suis sûr que votre qualité de vie en souffrirait. Vous pourriez survivre, mais la question est : à quel point la vie serait-elle agréable ? »

Car on retrouve, dans les phytonutriments, un véritable arsenal coloré pour améliorer notre santé.

4. LES PHYTONUTRIMENTS SONT CLASSÉS PAR FAMILLE ET SONT TRÈS COLORÉS 

La liste des phytonutriments est si diversifiée — le nombre estimé va de 50 000 à peut-être plusieurs millions, selon Fahey — qu’ils sont classés en familles distinctes et en sous-classes. Et comme dans chaque famille, il y a des vedettes et des « personnages ». Mais contrairement à nos réunions familiales qui dégénèrent trop souvent en psychodrames, il n’y a pas de chicane entre ces grandes familles. (Et il n’y a pas de cousin qu’on garde enfermé dans le sous-sol ou de mononcle tripoteux.) Cela dit, les familles de ces molécules ont quand même des noms étranges qui peuvent toutefois vous permettre d’aller chercher des points intéressants au Scrabble. Mais pour garder cela simple, et pour s’orienter, on peut simplement viser une consommation de légumes en misant sur leurs couleurs vives.

Quelques exemples :

  • Dans la famille des caroténoïdes — qui sont orange ou rouge —, on retrouve par exemple le lycopène, qui est un phytonutriment associé à un risque plus faible de cancer de la prostate. On le trouve principalement dans les tomates et son pouvoir anticancéreux serait décuplé quand la tomate est cuite. De plus, le corps semble mieux l’absorber avec du gras, prouvant que les Italiens avaient vu juste avec leur sauce marinara.
  • Dans la même famille, on retrouve le bêta-carotène, grande vedette que tout le monde connaît, qui est une sorte de précurseur à la vitamine A qu’on retrouve notamment dans la patate douce ou dans les carottes. Il protège la vue et explique hors de tout doute pourquoi les lapins n'ont pas de lunettes (insérer son de tambour ici).
  • Dans la famille des polyphénols, on retrouve notamment les flavonoïdes et le sous-groupe des anthocyanines – une façon un peu fendante de parler des myrtilles et des petites baies –, particulièrement bénéfiques pour la santé du cerveau. Par exemple, une étude a démontré qu’une consommation régulière de fraises était associée à une réduction de 34 % du risque de démence de type Alzheimer, ce qui est assez renversant, merci. Et on ne vous parle pas de la magie des bleuets. OK, on vous en parle ici.
  • Puis il y a tous les bienfaits du vert de la famille des glucosinolates, ce qui explique pourquoi les légumes crucifères comme le chou sont associés à une réduction du risque de cancer. À ce sujet, le Dr Fahey a passé de longues années à étudier une molécule en particulier, le sulforaphane, qu’on retrouve dans le brocoli et surtout dans les pousses de brocoli, et il est catégorique sur ses bienfaits : « À ce jour, il demeure le composé antioxydant naturel de détoxication le plus puissant — ou phytonutriment — que l’on ait découvert. Il agit de façon coordonnée sur de nombreuses voies de régulation. »

Avec tous ces incroyables superpouvoirs à notre portée, comment expliquer que la planète succombe à un taux d’obésité de plus en plus élevé et à un fléau de maladies chroniques ? On laisse le Dr Fahey nous livrer sa théorie, mot pour mot :

5. NOUS AVONS ÉTÉ ENVAHIS PAR LES ALIMENTS ULTRA-TRANSFORMÉS

« Nous avons été envahis, instrumentalisés par les aliments transformés, et à bien des égards par les aliments ultra-transformés. Vous et moi ne mangeons peut-être pas des Cheetos, des Doritos ou ne buvons pas de Coke tous les jours, mais la majorité des Américains le font. Ces aliments ultra-transformés sont tellement dépourvus de nutriments de base — à part des calories vides, des glucides — que, dans presque tous les cas, les phytonutriments ont été éliminés lors du processus de transformation. Ils ont disparu. Alors pourquoi les grandes entreprises alimentaires voudraient-elles parler des phytonutriments ? Elles ne le veulent pas.

Il existe un large consensus selon lequel il y a une corrélation entre la consommation d’aliments ultra-transformés dans l’alimentation occidentale et l’augmentation de nombreuses maladies chroniques, qui détériorent la qualité de vie. La corrélation est claire. Est-ce une causalité ? On continue d’en débattre. Mais de nombreuses études soutiennent fortement qu’il existe bel et bien un lien de causalité. »

EN TERMINANT 

Que ce soit au Québec, au Canada, en Amérique du Nord ou même à l’échelle mondiale, l’état actuel de notre santé collective a de quoi faire flasher toutes les lumières au rouge et sonner une alarme de niveau DEFCON 5.

Rappelons que 65 % de la population du Canada est obèse ou souffre d’embonpoint. Pour ceux qui aiment les chiffres simples, c’est presque deux personnes sur trois.

Ajoutons à cela que les aliments ultra-transformés comptent pour environ 43 % de l’alimentation des Québécois, ce qui veut dire que, règle générale, presqu'une fois sur deux, on ne mange pas de la vraie bouffe, mais plutôt du poison. Car, face à l’épidémie de diabète, d’obésité, de haute pression, de maladies du foie graset de cancers qui nous submerge, il va falloir, à un moment donné, appeler les choses par leur vrai nom. Et pour ceux qui argumentent encore que manger ces cochonneries « une fois de temps en temps » ne fait pas de mal, deux choses : premièrement, ces produits ont été façonnés pour ne pas pouvoir en manger justement « de temps en temps ».

Comme nous avait déclaré le journaliste du New York Times Michael Moss en entrevue après son livre Hooked sur la dépendance causée par les produits ultra-transformés: « Je suis absolument convaincu qu’à certains égards, leurs produits sont encore plus puissants que les cigarettes, l’alcool et l’héroïne dans la mesure où ils utilisent notre propre biologie contre nous pour détruire notre volonté et notre capacité de prendre de bonnes décisions. » Quand on sait que Nestlé et PepsiCo ont généré des revenus de près de 200 milliards à eux deux en 2024 — soit presque l’équivalent du produit national brut de la Grèce —, on saisit un peu l’ampleur du problème et l’urgence de la situation. Et deuxièmement, posons-nous la question : est-ce qu’on accepterait que nos enfants fument des cigarettes « une fois de temps en temps » ?

Comme le note le Dr Fahey, à la fin de notre entrevue, concernant la suite des choses : « Ce que je crains, c’est que, dans un avenir assez proche, la crise de santé et la crise des soins de santé finissent par faire imploser le système, et que nous nous retrouvions dans un monde différent. »

Pourtant, la solution est fort simple, et commence avec les choix alimentaires qu’on fait au quotidien. En misant majoritairement sur les plantes. On a juste à écouter le docteur :

« Peu importe les phytonutriments que vous consommez, mangez simplement plus de fruits et de légumes et moins d’aliments ultra-transformés. Prenez un peu plus soin de vous. »

(Publié le 13/04/2026)
Textes et recherches : Stephane Banfi

L’ENTREVUE SÉRIEUSE AVEC MICHAEL MOSS

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L'ENTREVUE SÉRIEUSE AVEC MICHAEL MOSS:

Si une de vos résolutions en 2022 est de mieux manger — mais que vous êtes tout simplement incapable de déguster une poignée de Doritos sans voir le fond du sac trois minutes plus tard, les deux poignets orange et l’estomac noué de honte —, vous serez peut-être content d’apprendre que vous n’êtes pas seul. Et surtout, que vous n’êtes peut-être pas si responsable que ça de votre appétit vorace et compulsif pour la bouffe transformée.

Dans son plus récent livre intitulé Hooked : Food, Free Will, and How the Food Giants Exploit Our Addictions, l’auteur et journaliste d’enquête du New York Times Michael Moss a plongé pendant cinq ans dans le ventre de la bête du monde de la nourriture transformée.

« Je pense qu’en général, ils auraient préféré que je ne sois pas né, explique-t-il de sa relation avec les gens de l’industrie. Mais je pense qu’en bout de ligne, ils ont trouvé que le livre était dur, mais juste. J’aime à penser que le livre se lit comme un roman policier, je ne prêche pas, je m’infiltre dans les entreprises et j’explique, à l’aide de leurs propres documents et entretiens, avec leurs propres employés, comment elles procèdent. »

Le résultat est à la fois fascinant et effrayant, et selon lui ne laisse plus de doute : « Après mon travail sur Hooked, j’ai complètement changé d’avis, je suis absolument convaincu qu’à certains égards, leurs produits sont encore plus puissants que les cigarettes, l’alcool et l’héroïne dans la mesure où ils utilisent notre propre biologie contre nous pour détruire notre volonté et notre capacité de prendre de bonnes décisions. »

Aux Explorateurs culinaires cette semaine, on vous propose donc un entretien avec M. Moss, sur ses découvertes et ses conclusions, et sur cet irrésistible poison qu’est la malbouffe qui, rappelons-le, représente un marché de 2 billions de dollars sur la planète.

 

1. POURQUOI LEURS
PRODUITS SONT-ILS SI ATTIRANTS ? 

Dans son premier livre, Salt Sugar Fat : How the Food Giants Hooked Us,sorti en 2013, Moss avait abordé le sujet de la « Sainte-Trinité » des ingrédients utilisés par l’industrie alimentaire pour les rendre irrésistibles, soit le sel, le gras et le sucre. Réunis, ils créent un attrait quasi insurmontable pour nos cerveaux. Selon Moss, il s’agit certes d’un facteur important qui rend leurs produits si séduisants, mais il y a plus.

« Il y a aussi le marketing, parce qu’ils sont très forts pour trouver et toucher ces boutons émotionnels qui nous poussent à manger alors que nous n’avons même pas faim. Et finalement, ils ont trouvé des moyens d’exploiter notre nature fondamentale, les choses qui nous attirent vers la nourriture, qu’ils sont capables d’exploiter, de capitaliser et de retourner contre nous d’une manière qui n’est pas bonne pour notre santé.»

Pour résumer le phénomène, Moss cite la psychologue et neuroscientifique de Yale, Dana Small, qui a aussi travaillé à l’Université McGill : « Je pense qu’elle a très bien résumé la situation lorsqu’elle a dit que ce n’est pas tant que nous soyons dépendants de la nourriture — bien sûr que la nourriture est addictive, sinon nous ne mangerions pas et nous mourrions de faim —, c’est que la nature de notre nourriture a été modifiée de façon si radicale par ces entreprises que notre capacité génétique à composer avec n’a pas eu le temps de la rattraper. »

En plus des ingrédients, de la publicité, de la texture et de la couleur des aliments, les compagnies ont rapidement réalisé l’importance d’un autre facteur pour nous accrocher à leurs produits : la mémoire.

« Nos souvenirs entourant la nourriture sont très puissants, surtout quand on est enfant, quand nous mangeons quelque chose pour la première fois et que c’est bon. En goûtant, nous allons associer cela avec les autres aspects émotionnels du moment. Coca-Cola et Pepsi ont travaillé dur pour être dans les stades de baseball sachant que s’ils pouvaient mettre une boisson gazeuse dans les mains des enfants quand ils étaient avec leurs parents dans ce beau moment d’être à un match de baseball, ce soda sera à jamais associé à ce sentiment émotionnel. »

2. CE N’EST PAS TOUT LE MONDE QUI EST ACCRO. MAIS...

Cela dit, on connait tous quelqu’un qui est capable de dire non, ou qui peut certes flancher devant des chips à saveur « Roast beef mesquite » un soir devant la télé, puis ne plus en retoucher pendant des mois. De son propre aveu, Moss et sa famille se considèrent comme chanceux, ils sont capables de modération.

« Mais il est clair que certaines personnes ne peuvent pas se contenter de manger quelques biscuits Oreo ou une pizza surgelée une fois par mois.»

Pour ces gens, il est carrément préférable d’éviter ces produits, ce qui n’est pas toujours facile.

«J’ai rencontré des personnes qui ne peuvent pas toucher un grain de sucre sans perdre le contrôle. Pour eux, faire les courses c’est comme aller dans un champ de mines parce qu’il y a du sucre partout dans l’épicerie, dans les produits, c’est vraiment difficile.»

 

3. LES GOUVERNEMENTS NE PEUVENT PAS FAIRE GRAND-CHOSE 

Mais les statistiques démontrent clairement que nous sommes de plus en plus incapables de résister à ces produits. Les dommages collatéraux de la malbouffe se font en effet sentir aux quatre coins de la planète, avec une épidémie d’obésité mondiale qui fait des ravages, y compris ici où l’obésité et l’embonpoint touchent plus de 4 millions de Québécois. 

Afin de responsabiliser l'industrie, en 2003, Jazlyn Bradley et Ashley Pelman, deux jeunes femmes du Bronx, ont tenté de poursuivre McDonald’s pour leur obésité, mais le juge a rejeté la plainte, marquant un tournant dans le débat. Mais comme le relate Moss d’entrée de jeu dans son livre, par la suite, le lobby de l’industrie s’est immédiatement activé dans plusieurs États américains, aboutissant au Commonsense Consumption Act, une loi qui interdit désormais de tels futurs recours en justice dans 25 États.

Depuis, certaines villes comme Berkeley en Californie, penchent vers une taxe sur les boissons sucrées. D’autres pays comme le Chili, le Mexique ou la France, avec son Nutri Score, ont imposé un système d’étiquettes sur les produits pour aider les gens à prendre des décisions plus éclairées. Moss demeure sceptique face à ces initiatives.

« Le seul danger, c’est que ces entreprises sont très douées pour concevoir un produit qui pourrait leur donner le feu vert sur le devant de l’étiquette, mais qui n’est toujours pas un vrai aliment et qui n’est peut-être toujours pas vraiment bon pour vous de quelque manière que ce soit. Je pense donc que ce type d’intervention gouvernementale est un jeu qu’elles peuvent tourner à leur avantage. »

Pour ce qui est d’une intervention gouvernementale plus musclée, Moss ne croit pas aux résultats, surtout après le succès mitigé de l’initiative « Let’s Move » de Michelle Obama en 2010 qui avait fait de l’alimentation une priorité nationale aux États-Unis.

« Elle a travaillé très fort, mais elle n’a pas réussi à provoquer de véritables changements dans l’industrie alimentaire. En partie parce que les entreprises sont si puissantes et représentent tellement d’emplois et que le président Obama était confronté à une situation financière désastreuse lorsqu’il est entré en fonction. De sorte que tout ce que les entreprises auraient eu à faire est de dire “Regardez, vous allez perdre 10 000 ou 100 000 emplois en faisant cela.” Je ne suis donc pas très optimiste quant à l’intervention du gouvernement, je pense que cela doit venir de la base, par le biais de l’éducation, pour que nous exigions un réel changement et que cela se traduise par des décisions d’achat. Si les compagnies subissent une pression dans les épiceries en termes de ventes, ce sera incroyablement alarmant pour elles et elles changeront. »

Autrement dit, l’industrie n’est pas prête à chambarder une formule gagnante, à moins que cela ne soit payant. Une anecdote savoureuse dans le livre illustre bien ce propos : en 2007, Steve Yach a été embauché par Pepsi afin d’entreprendre un virage santé dans la panoplie de produits que la compagnie offrait. Après une rencontre avec le PDG sortant afin de discuter de sa nouvelle vision, ce dernier a ouvert un sac de Doritos et l’a vidé sur la table.

« Tu dois accepter que la rentabilité provienne de ceux-ci pendant un certain temps », lui a-t-il rappelé.

4. IL FAUT PARLER D’ALIMENTATION DANS LES ÉCOLES ET LES HÔPITAUX 

Parlant d’éducation, deux endroits où Moss voit une opportunité de changement sont les écoles et les hôpitaux.

«Oh ! mon Dieu, absolument ! Si j’étais roi pour un jour, chaque école aurait un jardin. Pas seulement pour nourrir les enfants, mais aussi pour les exciter pour des choses comme des radis. Et ensuite, chaque quartier aurait un magasin qui vendrait des radis frais. Chaque communauté aurait accès à des exploitations agricoles locales, et il y aurait des serres dans les régions du pays où il n’est pas possible de cultiver des légumes et des fruits frais, dont tous les nutritionnistes disent que nous devrions manger davantage.»

L’effet domino se traduirait par des produits frais plus abordables, même dans les déserts alimentaires.

«Certes, il y a dix choses qui doivent se produire, mais il est essentiel de commencer par la prochaine génération et de leur enseigner ce qu’est de la nourriture et la relation de notre corps avec les bons aliments. »

Pour ce qui est des hôpitaux, il voit là une occasion perdue de faire une réelle différence dans la vie des gens.

« Je pense que les médecins en formation commencent à s’intéresser à la nutrition. Mais c’est encore quelque chose d’assez nouveau. C’est tellement une occasion ratée d’aider les gens à s’informer sur l’alimentation lorsqu’ils sont à l’hôpital. Imaginez que vous êtes à l’hôpital, que vous arrivez, qu’ils vous sauvent la vie dans une salle d’urgence, puis que vous êtes hospitalisé. Pensez à ce moment-là si un nutritionniste pouvait venir et vous enseigner la valeur incroyable de la nourriture et vous apprendre comment faire les courses et préparer la nourriture? Mais le système de santé est tellement stressé par les problèmes immédiats de vie ou de mort que les soins préventifs à long terme lui sont plus difficiles. »

5. CE QUE NOUS RÉSERVE L’AVENIR 

L’industrie alimentaire a toujours été à l’affût des nouvelles tendances, c’est une des raisons qui a poussé Heinz à mettre la main sur Weight-Watchers en 1978 — afin de profiter « des deux côtés ». Moss remarque qu’elle se mobilise en ce moment sur plusieurs fronts pour mieux répondre à nos préoccupations alimentaires. Réduction de sel, de sucre et de gras en manipulant leurs produits. Réduction de produits chimiques ou d’ingrédients à consonance effrayante. Limite de 4 ou 5 ingrédients par produit.

« Ou encore, elles répondent à notre souhait de manger bio en ajoutant des mots comme “naturel” sur leur emballage — qui ne veut absolument rien dire. »

Les compagnies veulent aussi développer des aliments personnalisés, selon notre profil génétique. Comme l’écrivait un ancien dirigeant de Nestlé dans le livre Nutrition for a Better Life en 2016 : « À l’aide d’une capsule semblable à celle de Nespresso, les gens pourront prendre des cocktails de nutriments individuels ou préparer leur nourriture via des imprimantes 3D en fonction de recommandations de santé enregistrées électroniquement. »

Rien de rassurant quoi.

Mais un des plus grands changements mise sur une réduction — ou plutôt une substitution — du sucre.

« Les entreprises commencent à utiliser des édulcorants artificiels non caloriques, non seulement dans les boissons, mais aussi dans les produits alimentaires de tout genre, et parfois en combinaison, explique Moss. Vous voyez donc des puddings, des pains, des chips et d’autres produits contenant des édulcorants non caloriques, parfois naturels, parfois artificiels, et cela pourrait être une tendance inquiétante, car la science ne sait pas encore ce que ces produits font à notre cerveau et à notre intestin. »

À cet effet, le livre explique que des chercheurs d’Australie et d’Autriche ont mené une étude conjointe sur des mouches de fruits, en ajoutant un édulcorant artificiel populaire — le sucralose — à leur nourriture, pour voir quel effet il aurait sur leur comportement. Résultat : les mouches ont perdu la tête, ne pouvaient plus dormir, avaient un appétit insatiable, mais n’engraissaient pas pour autant, car elles étaient soudainement hyperactives.

« Dans l’ensemble, résume Moss, la tendance qu’on observe est que l’industrie essaie très fort de paraître mieux qu’elle ne l’est vraiment. »

Finalement, tout au long de ses recherches, Moss a remarqué une autre tendance qui en dit long sur l’ensemble de l’industrie.

« J’ai été frappé par le nombre de cadres supérieurs qui ont changé de camp, conclut-il. Non seulement ils ne mangent pas leurs propres produits, mais ils ont compris qu’ils sont allés trop loin, que nous sommes devenus trop dépendants. Les problèmes de santé causés par leurs produits sont si graves qu’ils ont quitté l’industrie des aliments transformés et travaillent maintenant pour de vraies entreprises alimentaires, en essayant de les aider. »

Textes et recherches: Stephane Banfi
(Publié le 01/02/2022)

L’AVENIR DE L’ALIMENTATION

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On a beau penser que tout reviendra à la normale sous peu, la vérité est que nous allons tous, consciemment ou pas, nous ajuster et nous adapter à cette nouvelle réalité qui nous afflige. Le serrage de main est désormais chose du passé. Les partys raves, on le soupçonne, auront de moins en moins la cote chez nos jeunes. Et le masque est devenu l’équivalent du chapeau gris des années 50 — on devra le porter pour se faire respecter. Mais au-delà de ces nouveaux réflexes, le monde de l'alimentation qui nous entoure change aussi, plus aseptisé, certes, mais aussi revu et repensé en raison de la bibitte qui refuse de nous quitter. Cette semaine aux Explorateurs culinaires, on se permet de puiser dans un excellent récent article du Washington Post de Cara Rosembloom pour vous résumer les cinq choses qui risquent de changer dans le monde de l’alimentation dans un avenir rapproché, selon des experts consultés.

5 CHOSES QUI RISQUENT DE CHANGER DANS
LE MONDE DE L'ALIMENTATION 

Des « innovations » comme les biscuits Oreo à la guimauve ou les cretons de hareng devront attendre, car la priorité numéro un des compagnies alimentaires n’est pas de créer de nouveaux produits mais plutôt d’être plus efficaces. Avant tout en solidifiant la chaîne de distribution qui a connu des moments précaires durant la pandémie, afin d’éviter les pénuries et le stress chez les consommateurs. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous concrètement ? Premièrement, moins de choix. Par exemple, une compagnie de soupe qu’on ne nommera pas (mais qui rime probablement avec « Randall ») a choisi de réduire sa palette de produits de moitié, passant de 80 à 40 saveurs de soupes. Aussi, pour éliminer les intermédiaires et limiter les inconvénients, certaines compagnies ont même passé des commandes directement aux agriculteurs pour garantir la qualité, la disponibilité et la livraison de certains produits. Bref, on veut faire mieux avec moins, et on veut éviter les ratés, ce qui est souhaitable, surtout qu’on s’interroge vraiment sur la pertinence d’avoir de la Heinz MayoChup Saucy Sauce sur nos étagères — pandémie ou non.

Avant la pandémie, tous les supermarchés avaient déjà pris un virage en ligne mais sans trop d’attentes, puisqu’à peine 19 % des Canadiens effectuaient leurs achats alimentaires avec une souris à ce moment-là. Puis, est arrivée la pandémie et la proportion a plus que doublé, et tous les promoteurs de l'épicerie en ligne sont passés pour des prophètes ou génies. Mais si l’avenir du supermarché a déjà commencé à se transformer, notamment avec Amazon qui offre une expérience d’achat sans caisses, ou encore des paniers intelligents chez Sobeys, la métamorphose pourrait aller encore plus loin, alors que les consommateurs veulent passer moins de temps en magasin (pandémie oblige), mais tiennent toujours à voir et tâter leurs produits frais avant de les acheter. On envisage donc un supermarché hybride, divisé en deux sections : l’arrière servirait à préparer votre commande de produits non périssables pendant qu’à l’avant, dans un espace plus aéré, vous aurez une vaste gamme de produits frais que vous pourrez zyeuter et manipuler en toute quiétude et distanciation, avec un petit air de Vivaldi à l’appui (pourquoi pas ?). Conséquence : le temps pour faire l’épicerie pourrait passer de 22 minutes à 10 minutes, ce qui réduirait aussi votre niveau de stress parmi tous ces étrangers possiblement vecteurs de contagion.

Une chose que la pandémie semble avoir décuplée, c’est ce désir de connaître d’où proviennent nos aliments (surtout les chauves-souris). Les compagnies alimentaires emboîtent le pas, en mettant de l’avant les producteurs auxquels ils sont associés, identifiant de plus en plus la provenance précise des aliments, même dans les repas surgelés. Dans certaines fermes, on installe aussi des caméras vidéos en continu pour montrer que les animaux sont bien traités. Ne reste plus qu’à en mettre dans les abattoirs, et le monde entier virerait végé du jour au lendemain.

La popularité des produits à base de plantes est indéniable et n’est plus qu’une simple mode passagère. Selon Nielsen, les ventes de substituts de lait ont augmenté de 19 % au cours de la dernière année et les ventes de viandes à base de plantes ont augmenté de 46 %. À mesure que toutes les études démontrent les bienfaits d’une alimentation végée — et les dangers pour la santé et la planète des produits animaliers — on peut s’attendre à encore plus de variété dans ce genre de produits sur nos tablettes, de même qu’à une baisse de prix. C’est déjà commencé alors que Impossible Foods annonçait en début d’année une réduction de 15 % sur le prix de ses produits. Et vu l’engouement pour ce genre de substitut, les compagnies alimentaires planchent sur une panoplie de différents faux aliments. Par exemple, la compagnie Just Eggs débarque au Canada en 2021, dans les Wal-Mart et Whole Foods, avec son produit phare pour remplacer les oeufs. Pendant ce temps, Nestlé se lance dans du faux thon à base de pois et de blé, que la compagnie a baptisé le « Vuna ». On est rendu là.

Finalement, dans la catégorie « n’importe quoi », on dénote quand même une tendance pour de nouveaux produits qu’on dit « fonctionnels » ou même « intelligents » ; c’est-à-dire des produits qui contiennent des nutriments spécifiques qui posséderaient des (supposés) propriétés bénéfiques. Une boisson qui favorise l’immunité (coïncidence). Ou encore, des produits à base de champignons qui augmenteraient la concentration (on se serait attendu à quelque chose de différent avec des champignons. Mais bon). Suivant le pas, en septembre dernier, Pepsi lançait le « Driftwell », une boisson thérapeutique à base de L-théanine, qui favorise supposément le calme, la concentration et le sommeil. Bref, attendez-vous à un peu de tout : des kombuchas spikés, des boissons probiotiques et des barres-collations adaptogènes, qui aident à composer avec le stress — prouvant hors de tout doute qu’on ne sait plus vraiment quoi faire ou inventer pour faire de l’argent.

(Publié le 25/01/2021)

LES MONSTRES ALIMENTAIRES

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Ils sont gigantesques. Ils ont un impact effroyable sur nos vies. Et la terre tremble à chaque geste qu’ils posent. Cette semaine, pour souligner l’Halloween, notre chevronné (et tout aussi chauve) correspondant culinaire Stephane Banfi vous propose un dossier spécial sur ces monstres de l’alimentation qui ont une emprise tentaculaire sur notre planète, et dont les produits se retrouvent aux quatre coins du globe. Leur taille dépasse l’imagination et même si on a beau critiquer à la fois les produits qu’ils proposent ou leurs tactiques, il en demeure pas moins que nous sommes tous, à quelque part, responsables de nourrir la bête, en consommant leurs produits avec une voracité incommensurable. Afin de mieux comprendre leur origine et leur portée, on vous propose donc de plonger dans le ventre de la bête. Mais on vous prévient, vous n’aimerez peut-être pas ce que vous allez y trouver.

LES MONSTRES 

MONSTRES ALIMENTAIRES : CONCLUSION

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Si tout cela vous fait peur, dites-vous que le portrait des monstres alimentaires qu’on vous dépeint est malheureusement loin d’être complet.
Par exemple :
+ Tyson et JBS sont deux mastodontes alimentaires aux chiffres d’affaires annuels de plus de 40 milliards de dollars, qui se spécialisent dans la « transformation » de la viande.

+ Archer Daniel Midland est une immense multinationale agroalimentaire, avec 270 usines à travers le monde, impliquée de près ou de loin dans tout — mais vraiment tout — ce qu’on mange.

+ La compagnie Anheuser-Busch InBev brasse plus de 500 marques de bières, de la Corona à la Stella, en passant par la Bud Light et la Labatt Bleue — avec un chiffre d’affaires de 53 milliards de dollars.

+ Et sans oublier General Mills, qui compte parmi ses 89 marques des personnages aussi variés que le Bonhomme Pillsbury, le Géant Vert ou le Count Chocula — entre autres.

Mais on a plutôt choisi de vous présenter ces cinq gros monstres à cause de leurs tailles, leurs marques alimentaires familières et la tendance inquiétante qu'ils soulèvent.

Car quand on sait que le gouvernement américain s’apprête à traîner devant les tribunaux les géants du tech et du web pour leur monopole dans le domaine, on devrait sérieusement commencer à regarder ce qui se passe du côté de l’alimentation.

Dans ce petit portrait de famille qu’on vous a présenté, il y a cinq compagnies qui emploient l’équivalent de la population de la ville de Winnipeg pour nous faire avaler leurs 2 400 différents produits, et qui génèrent des ventes de plus de 330 milliards de dollars, soit plus que le produit national brut du Portugal.

Et plus ces monstres grossissent, plus ils ont des effets dévastateurs sur notre planète. Par exemple, quatre d’entre eux — Nestlé, PepsiCo, Mondelez et Mars — figurent dans la liste des 10 plus grands pollueurs de plastique au monde. Et c’est sans compter les effets collatéraux sur notre santé collective, alors que l’épidémie mondiale d’obésité, de maladies du coeur, de diabète et d’hypertension ne cesse de gagner du terrain.

Oui, on le sait : rien ne nous oblige à manger leurs produits.

Mais justement, il y a un dernier élément sournois à souligner dans les produits émanant de cette faune effroyable : ils sont invariablement confectionnés par des biochimistes qui savent élaborer, avec une précision démentielle, un produit outrageusement savoureux, qu’on va redemander et dont on peut non seulement difficilement se passer, mais aussi dont on peut facilement devenir dépendant. (Tous ceux qui ont essayé de ne manger « qu’une seule poignée de Doritos » savent de quoi on parle.)

Tout cela pour dire qu’on a pris beaucoup trop de temps à se réveiller avant de légiférer et d’encadrer l’industrie du tabac, avec les tristes conséquences qu’on connaît.

Il serait temps d’en faire autant pour ces compagnies, afin de limiter les dégâts.

Car une chose est certaine, les monstres ne se domptent jamais seuls.

Joyeuse Halloween.

(Publié le 26/10/20)

LES MONSTRES