L’extra-terrestre qui aime la vie sur Terre

François Tanguay s’identifie un peu comme un extra-terrestre. Car pendant que notre gouvernement, cette semaine, se penchait sur l’utilisation des pesticides, et pendant qu'une marche monstre s'organisait pour sauver la planète, François entamait son 21e été comme agriculteur biologique dans son petit coin de paradis, au Jardin du Petit Tremble à Saint-Antoine-sur-Richelieu. Autrement dit, cela fait longtemps qu’il a compris. Mais l’image bucolique qu’on a du bio, avec une ferme parfaite et des beaux légumes parfaits qui poussent tout seuls, est vite éclipsée par une réalité plus terre à terre quand on y passe quelques heures : le bio, c’est un souci constant, une passion d’artisan et du travail éreintant -- surtout après avoir passé deux heures à cueillir des haricots.

Autour d’un méga bol de soupe aux légumes maison, et entre deux appels au MAPAQ et à son garagiste (qu’il aime), François nous parle de ce que signifie le bio pour lui, des défis qu’il entrevoit pour la prochaine génération d’agriculteurs, de la beauté de la relève et de l’importance de notre jeunesse. Car maintenant qu’il approche la soixantaine, François avoue qu’il songe à ralentir au cours des prochaines années, mais son amour de la terre et de la vie demeure intact. De son propre aveu, « on reste fermier toute sa vie, même si cela prend d’autres proportions, moins intenses ».

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Pourquoi as-tu fait le choix du bio il y a si longtemps? 

Pour moi, la santé est un enjeu important et le bio est une démarche normale et logique par rapport à notre enjeu environnemental. On s’entend, c’est beaucoup plus de trouble de faire du bio que du conventionnel.  Quand tu mets un désherbant chimique sur tes carottes, il va asphyxier la mauvaise herbe, mais pas la carotte. C’est brillant, ils ont réussi à créer une molécule chimique qui discrimine ! Maintenant, on s’entend, tout est chimique, même nous, et la nature peux te tuer avec ce qu’elle offre, mais le problème, c’est que ces molécules qu’ils ont développées par des procédés chimiques qui ont coûté une fortune sont non seulement toxiques, mais elles sont aussi persistantes dans l’environnement, elles ne se décomposent pas et laissent des traces. Et je n’ai pas l’impression qu’on peut se maintenir en vie longtemps en ne mangeant que cela. Oui, des fois, je mange aussi des légumes conventionnels, mais disons qu’avec le bio, tu mets vraiment les chances de ton côté. Aussi, il y a une conscience derrière le fait de manger bio. Quand tu manges bio, c’est un peu du militantisme. Tu prends position vis-à-vis l’alimentation moderne et l’environnement.

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Quelle est la plus grande différence dans le bio depuis que tu as commencé il y a 21 ans?

Le bio a été démocratisé, vulgarisé, socialisé. Il est plus répandu parce qu’on était des extra-terrestres au début, surtout aux yeux des autres producteurs. Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on pouvait faire pousser des légumes sans molécules de synthèse, sans produits chimiques. C’est aussi plus facile à vendre aujourd’hui qu’avant. On travaille moins le sol pour éviter de l’abimer, on utilise des engrais verts. Les engrais verts existaient avant, mais maintenant c’est automatique. Et avec les changements climatiques, il y a plein de facteurs qui ont changé. Par exemple, il y a des insectes que je n’avais pas au début qui ont subitement fait leur apparition.

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Est-ce que le rôle du gouvernement a changé? Est-ce plus difficile ou facile de se faire appuyer?

Pour cela, je ne suis vraiment pas la bonne personne pour chialer parce que je me sens très supporté. On ne l’entend pas souvent, mais les jeunes doivent savoir cela parce que c’est encourageant.

On ne s’en souvient peut-être pas, mais dans les années 60 au Québec, les fermes étaient très pauvres. Il n’y avait pas de gestion de l’offre, il n’y avait aucun filet. Les agriculteurs en arrachaient. Aujourd’hui, tout cela a changé et c’est tant mieux. On a beaucoup de mécanismes qui nous aident sur le plan fiscal.

Par exemple, j’ai accès à une subvention pour m’acheter du matériel pour ma serre. Tout cela m’aide beaucoup. Est-ce que je pourrais arriver sans cela? J’ai toujours géré mes budgets avec les moyens du bord, alors pour moi, quand je reçois du soutien, c’est un plus. Mais disons que sans l’appui du gouvernement, cela serait plus difficile.

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Justement, qu’est-ce que tu penses de la relève agricole au Québec?

Ils sont beaux, ils sont brillants, ils sont informés. Ils pensent aussi à se reposer et à prendre une distance de ce métier, chose qui n’est pas de mon époque parce que j’ai toujours été dedans, sans jamais décrocher. Ils sont beaucoup en avance et ils font constamment des formations, en apportant de nouvelles idées. Les jeunes jardiniers ont déjà leur formation, le savoir ne se transfère pas de la même façon. Bref, je ne suis pas inquiet.

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Quels sont, d’après toi, les plus grands défis pour cette nouvelle génération de cultivateurs? 

Il y a la mise en marché qui est toujours un défi. Les produits bios se vendent très bien, mais il y plus de joueurs donc il faut se démarquer, il faut que tu aies ton créneau, un endroit pour vendre tes produits. Pour cela, Équiterre a été excellent pour nous avec le programme de paniers et une mise en marché incroyable.

Il y aussi tous les enjeux climatiques qui portent matière à réflexion. Je mentionnais qu’il y a de nouveaux insectes qui sont arrivés. Cette année, il y a eu aussi la sécheresse, je ne pouvais plus compter uniquement sur  «GOD » pour arroser mes terres, j’ai dû me patenter quelque chose.

Maintenant, quand un jeune achète une terre, il pense tout de suite aussi à un système d’irrigation, mais ce n’était pas le cas avant. Et finalement, c’est important d’expliquer le lien entre la nourriture et la santé, surtout à nos enfants.  Il faut partir ces petites bêtes-là le mieux possible. Donc, tu les nourris bien, mais il y a aussi les pensées. À l’école, il faudrait leur montrer qu’ils peuvent s’estimer, s’aimer, se comprendre eux-mêmes, au lieu de toujours chercher l’apport d’un autre. Et l’alimentation joue un rôle là-dedans. Parce que ce que tu mets dans ton corps, tu le mets dans ta tête aussi.

Textes : Stephane Banfi
Le système d'irrigation de François